Bonne fête Québec - Le rêve bleu de Luck Mervill
«Ce ne sont pas nos ancêtres qui nous ont légué le Québec, mais bien nos enfants qui nous le prêtent»
Pierre Vallée
Édition du lundi 23 juin 2003
Mots clés : Québec (province), Festival et fête, Pays
http://www.ledevoir.com/2003/06/23/30472.html
«On a de grandes richesses au Québec, mais la plus grande richesse du Québec, ce sont les Québécois», déclare d'emblée Luck Mervill, qui est cette année le porte-parole des célébrations de la Fête nationale.
Luck Mervill se dit ému et touché par ce qu'il considère être un honneur. «Moi, je chante et je fais des films; je n'ai pas découvert un médicament qui sauve des vies.» Mais il avoue que cela «l'a flatté dans le bon sens du poil» et il s'est empressé d'accepter avec toute la générosité qu'on lui connaît.
«D'autant plus que je suis noir, ajoute-t-il, et je peux difficilement le cacher.» Partisan de la philosophie «un humain est un humain, peu importe sa couleur et sa race, Luck Mervill croit que le choix de sa personne en tant que porte-parole est un bon indicateur de l'évolution des mentalités au Québec. On a un grand pas de fait au Québec à cet égard. En visitant le Québec ce dernier mois, on m'a dit à plusieurs reprises que j'étais un exemple pour les enfants. Cela aurait été impossible il n'y a pas si longtemps.»
Il se souvient en souriant de ses toutes premières tournées au Québec avec le groupe Rude Luck. «Parfois les gens étaient tellement surpris de voir un Noir qu'ils tenaient à toucher à mes cheveux. Aujourd'hui, il y a des jeunes noirs, des jeunes asiatiques partout au Québec. À Chicoutimi, l'autre jour, des gens me disaient même qu'ils souhaitaient accueillir davantage d'immigrants.»
Un Québec pluriel
Il est vrai que le Québec a progressé à ce sujet et que son visage a considérablement changé. À preuve, Luck Mervill mentionne la composition multiethnique des écoles québécoises, non seulement à Montréal, où l'on peut compter plus de 100 ethnies dans certaines écoles, mais aussi en région, où il n'est pas rare d'en dénombrer une bonne douzaine.
«Je fais beaucoup de visites dans les écoles québécoises et je le remarque à chaque fois. Lorsque je demande aux étudiants de me dire de quelle nationalité ils sont, ils me répondent : moi je suis iranien, moi je suis sénégalais. Et je leur dis toujours : non, vous êtes québécois. Pour vous en convaincre, écoutez-vous parler. J'essaie de leur faire comprendre que nous sommes tous arrivés au Québec, Amérindiens comme Blancs, tout comme eux. Ce n'est qu'une question de temps. Et aujourd'hui, c'est maintenant ici que poussent nos racines.»
Luck Mervill croit que cette multiethnicité fait maintenant partie de la perception qu'ont les jeunes Québécois du Québec d'aujourd'hui. Il donne en exemple l'«Allée des aspirations», une activité de la Fête nationale qui fournissait l'occasion aux jeunes de dessiner ce qu'était, pour eux, le Québec. «Les jeunes ont dessiné des gens de partout sur les tableaux. Des Noirs, des Blancs, des Jaunes, des vieux, des jeunes, des riches, des pauvres, des handicapés. Nous sommes loin du seul patrimoine d'autrefois. Il y a chez les jeunes une évolution qui s'est faite.»
Évolution en partie due à la présence des nouvelles technologies de l'information. «Même dans le village le plus reculé, on n'est plus coupé du monde.» Si ces nouvelles technologies permettent une plus grande ouverture au monde, Luck Mervill craint cependant qu'elles permettent aussi une plus grande uniformisation. «Si Internet est un tuyau ouvert au monde, c'est aussi un tuyau par lequel pénètre la culture américaine. Il ne faut pas qu'Internet rime avec la perte de notre spécificité.» C'est pourquoi il souhaite que les artistes et créateurs québécois soient davantage présents sur la Toile.
Rêver bleu
Sa tournée en tant que porte-parole de la Fête nationale lui a permis de sillonner le Québec d'un bout à l'autre. Et de constater l'attachement des gens à leur coin de pays. «C'est comme si les Québécois redécouvraient leur territoire. En Gaspésie, les gens sont fiers de leur parc d'éoliennes. Ailleurs, c'est un fromage au lait cru ou un cidre ou de la chair de wapiti. Les produits du terroir sont à l'honneur et partout on voit les gens qui affichent leur fierté.»
Malheureusement, ce voyage lui a aussi permis de survoler les forêts du Québec. «C'est du haut des airs que l'on comprend vraiment ce qu'est une coupe à blanc.» Le sort fait à nos forêts le dépasse. «Pourtant, la forêt est une ressource renouvelable. Il suffit de bien gérer la récolte et de planter des arbres, de reboiser afin d'en assurer l'avenir.»
Le thème retenu cette année pour la Fête nationale est «Rêver bleu». Rêver au bleu du ciel comme au bleu du fleurdelisé, mais aussi au bleu de nos lacs et de nos rivières. «Ça tombe bien puisque l'eau est l'une de nos plus précieuses ressources. Et le Québec à ce sujet est gâté par la nature puisque nous possédons l'une des plus importantes réserves d'eau douce sur la planète. C'est ça aussi, le Québec. Et il va falloir y faire attention et ne pas la gaspiller. Et surtout penser à ceux et à celles qui viennent.»
Car si la Fête nationale est l'occasion pour tous les Québécois et les Québécoises de toutes les communautés de célébrer leur appartenance à ce coin de pays, c'est aussi, selon Luck Mervill, l'occasion de réfléchir à l'avenir. «Ce ne sont pas nos ancêtres qui nous ont légué le Québec, mais bien nos enfants qui nous le prêtent. À nous d'y faire attention.»